29 août 2016

La Bezote... le début



Je suis née dans une fleur de pommier qui n’avait rien d’un chou, à part peut-être une feuille, de celle qu’on jette après l’avoir effleurée du bout de sa lignée. Croquée à la craie de ce pays de Caux friable comme un torchis, je fus élevée au grain par un père bouilleur de cru, ma mère s’étant tirée dès mes six mois de vie avec un rémouleur de passage. Mon enfance baigna dans ce trou normand aussi profond qu’un puits. J’y tirais chaque jour des seaux de jus de vie et c’était bien. J’avais tout un verger pour compagnons de jeux. Chaque arbre était un frère, chaque branche une sœur, et l’on se chahutait en se frottant l’écorce. Lola, une belle truie grasse et potelée dont j’avais fait ma confidente venait parfois râper sa couenne à nos éclats de rire. Je passais le reste de mon temps d'enfant affalée entre meules de foins et marc de pommes, et dévorais en solitaire Maupassant, Flaubert et Leblanc. Je grandis heureuse et insouciante. Tous les jours, je buvais du cidre et j’aimais bien aussi.


A huit ans et demi, j’obtenais mon certificat d’études option cidre et camembert. Ce jour là mon père fit un clafoutis aux pommes et m'offrit un alambic miniature en cuivre, réplique exacte du sien. Sans aucune chauffe, des extraits de larmes pures perlèrent le long de mes joues. Ça ne dura pas longtemps. Depuis le départ de ma mère, mon père m'avait appris à retenir mes larmes et à sourire toujours.


Je savais qu'il rêvait de me voir prendre sa succession mais moi j'avais d'autres projets. Dans ma tête de petite fille avaient poussé des envies de partance avec dedans des terres inconnues, des fleuves, des océans, des montagnes et puis aussi des gens qui ont dans leurs veines des histoires qui font couler la vie. Je voulais vivre en vrai avec mes pieds qui marchent sur la terre. Je crois que c'est à force de marcher avec mes yeux dans les pages de Maurice, de Gustave et de Guy que ces envies avaient germé. Mais de tout cela, je n'avais pas encore osé lui parler.


Je laissai passer quelques lunes avant de lui annoncer. Je choisis l'une du mois de Juin. A la brunante, je rejoignis la tonnelle et m'assis sur le banc de bois face à son vieux fauteuil qu'il avait fabriqué avec des palettes. Le nez de ce soir se mit à frétiller au parfum de fleur d'oranger et de vanille que lui offrait la clématite grimpante. Je m'en emplis moi aussi les narines jusqu'à le remiser dans la resserre de ma mémoire. Pour plus tard, j'ai pensé... Mes petites jambes qui ne touchaient pas terre battaient l'air de mon impatience. Mon coeur aussi battait. Il me battait. Je le laissais faire. Il y allait prestissimo et il avait raison. Il me battait en beuglant à tue-tête que ma décision était aussi assassine que la lame d'une dague. Ma coulpe était pleine, mais la décision était mienne et j'en acceptais les remugles.


Fernand, le hérisson avait grogné en sortant du parterre d'oeillets d'Inde. Sa soudaine apparition avait ralenti mes cognements. Un court instant seulement car je vis dans son regard si triste qu'il savait. Ça aussi ça avait ajouté du galop à mes tambourinements. 

 
Mon père avait dit:
- J'vais donner à manger aux lapins. J'te r'joins après, j'fais vite !
Il m'avait semblé qu'il n'avait pas fait vite parce que cet après s'était mué en une longue écharpe d'éternité qui n'en finissait pas de garrotter mes forces. Les cabanes à lapins n'étaient pas si loin! L'inquiétude venait se greffer à mes autres tourments. Je décidai d'aller le chercher et sautai de mon banc. C'est là que j'ai entendu sa trompette. Elle jouait « Smile » , notre morceau préféré. Je suis retournée m'asseoir. 

 
Il avait ôté son tablier de toile bleu qu'il gardait toujours jusqu'au coucher et portait son chandail orange avec des rayures mauves, celui du Dimanche. Comme ça il est apparu en laissant les fleurs de clématites lui frôler le front parce qu'il tenait sa trompette. Il a continué à jouer « Smile » face à moi et moi je n'ai pas réussi à sourire. Il était si fier de moi, si heureux de me faire plaisir et moi je me préparais à l'anéantir. A peine la dernière note achevée j'ai sauté dans ses bras en l'inondant de mercis et de baisers mouillés. Après on s'est assis et puis sans attendre, d'un trait, je lui ai dit.


Il est resté longtemps silencieux en tirant sur sa gauloise. Il poussait sa fumée en regardant le ciel. Moi aussi je regardais le ciel. Il pétillait d'étoiles. Et puis je le regardais lui, mon père. Je l'aimais bien plus gros que ce ciel. Savoir que j'allais le quitter me lacérait le cœur. Pourtant, c'était mon évidence, il me fallait partir.  Il y avait tout ça qui se mêlait dans mon ventre: cette douleur immense de la séparation et cette certitude contre laquelle je ne pouvais lutter. Mon père se servit un verre de gnôle, en but quelques gorgées puis me fit signe de venir m'asseoir sur ses genoux.


Longtemps on s'est bercé sur des poussées d'amour. Puis vint l'instant où doucement il me dit qu'il était prêt, que je pouvais partir. Je lui en sais toujours gré. Je regagnai mon banc. C'était fait, j'étais grande. Il me fit mille recommandations et nous restâmes ensemble à parler jusqu'au petit matin. A l'aube, je suis allée prévenir mes arbres, ils n'ont rien dit. Seule Lola a grogné avec des larmes grises.


Je partis donc sur les routes de France. J’avais pour seul bagage un baluchon empli de victuailles affectueusement préparées par Thérèse, mon institutrice. J'y avais glissé mon bel alambic miniature en cuivre dans un étui de jute que mon père avait confectionné avec un bout de sac à patates. - N'oublie pas ta p'tite pouque! il m'avait lancé. Et puis, en douce, j'avais enroulé autour de ma taille, une fine chaîne au bout de laquelle pendait un petit cœur en or blanc. Ce cœur là je ne l'aurais oublié pour rien au monde. J’y cachais jalousement un pépin de pomme que m’avait offert ma mère le jour de ma naissance. Ce cordon chatouillait mon nombril en y frottant des effiloches d'amour que j'avais secrètement effrangées quand mon ciel se faisait orage, mais rarement.


Ce matin-là, on s'est dit au revoir, un au revoir plein de baisers, d'amour, de larmes et de silences qui ne voulaient pas se taire. Les bras de mon père au loin flottaient comme un drapeau tissé de pleurs et de fierté qui faisaient dans mon dos un châle chaud et doux. Quand au bout du chemin j'ai fermé la barrière, il avait disparu. Ne restait que mes arbres et ma Lola chérie qui agitaient leurs ailes pour me confier au vent. Ils étaient près du puits... ça m'a fait des moucherons dans les yeux. J'ai cligné de l'épaule et j'ai marché devant en le suivant ce vent qui balayait ma route. Il nettoyait la terre et j'y posais mes pas, libre comme une enfant résolue à marcher.
  
©CD

26 août 2016

"Apres Moi la Poussiere..."




"Sorcière soigneuse
je dis mon adieu
à tous ces objets
que j'époussetais
avec mon cheval
à crins de nylon
sur lequel je vais
m'envoler laver
les tours et les nuages"

Michel Butor (1926-2016)






23 août 2016

Mots...


Les mots occupent en permanence mes yeux, mes oreilles, mon nez, ma bouche, mes mains, ma voix, tout quoi tout ce qui me permet d’entrer à l’extérieur. 
Là, au dehors, ils se cognent, se mélangent, creusent, s’embrassent, résonnent, correspondent, se colorent, explosent, éclatent, jonglent… 

Certains sont beaux, d'autres pas beaux, mais je les aime tous. Toujours ils me réjouissent.

Après je les passe au mixer et je les bois. J’aime leur jus. Il a le goût du commencement comme celui d’un verbe coupé mêlé à la rosée d’une aube. 

Exemple:
Je viens de découvrir que le Mot « salope » nous viendrait de « sale huppe », « sale comme une huppe » dirait-on ! … car cet oiseau enduirait son nid des matières les plus infectes. « Sale Huppe » serait aussi synonyme de « déloyale » et de « méprisable ».


 Huppe

20 août 2016

Prix HORS CONCOURS


La Maison d'Edition LE BATEAU IVRE a été sélectionnée par L'ACADEMIE HORS CONCOURS  et a choisi de présenter  "TESS et RAOUL précédé de BREUILLES" pour participer au PRIX HORS CONCOURS 2016.


 « Le Prix de l'Edition qui n'a pas de prix »...






« Le prix Hors Concours est construit sur le modèle des grands prix littéraires tout en proposant une structuration originale. Il propose une porte d’entrée vers les auteurs de l’édition indépendante. Construit en trois temps, il permet à l’interprofession de découvrir l’actualité de l’édition indépendante. Il promeut les meilleurs titres sur les réseaux sociaux, en librairies et en bibliothèques. Il permet enfin au grand public de découvrir une sélection qualitative des auteurs publiés dans l’année.

1.La sélection
• Juin 2016 : Les extraits des titres des auteurs en compétitions, issus des catalogues d'autant d'éditeurs indépendants (chaque éditeur propose un titre), sont compilés dans un catalogue collectif.
• Ce catalogue est envoyé à 300 professionnels du livre (libraires, bibliothécaires, auteurs et éditeurs non-participants, institutions du livre).
• À partir de ces extraits, ces professionnels opèrent une pré-sélection de 8 titres.
• 3 octobre 2016 : Cette sélection est dévoilée dans une conférence de presse à la Société des Gens de Lettres, en présence des participants et des partenaires. Les extraits des 8 titres finalistes sont lus par leurs auteurs.

2. Promotion des 8 finalistes
• 10 octobre au 10 novembre 2016 : Ces lectures sont diffusées sur les différents supports de communication du prix Hors Concours et de ses partenaires. Des lectures en librairies et bibliothèques pourront être organisées.

3. Désignation du lauréat, remise du prix
• 10 novembre 2016 : Le jury composé de journalistes littéraires se réunit et délibère en huis clos. À partir des textes complets, il désigne l’auteur lauréat.
• Une soirée de remise du prix est organisée en présence de la presse et de l’ensemble des participants. L’Académie Hors Concours et ses partenaires remettent le prix, et sa dotation, à l’auteur lauréat.
• L’auteur est invité à promouvoir son titre à l'occasion de Livre Paris.
• Il est le parrain du prix Hors Concours 2017."


A noter que BABELIO est l'un des partenaires du Prix Hors Concours... Découvrez-y les 50 auteurs et Editeurs indépendants sélectionnés.



16 août 2016

Dècherrance





 Yue Minjun

Perdus, le front bombé par leur dècherrance, ils marchent vers leur tanière.

Refuge. Là, on y geint, on y piaille, on y raille, on y hait, on s’y serre, s’y rassure. Et le monde n’est plus qu’une mosaïque de basses-cours où la boue des mares empeste la charogne. Nappes d’égouts où flotte un azote aussi acide qu’une idéologie. 

Reste le vent. 

J’ai loué les ailes d’un albatros et je pars loin des breuils où les bêtes se replient.

 
©CD