19 févr. 2017

Sacrée partie.

"Le repos d'Aphrodite"
Pierre Chevassu



Il n’y a pas de je, s’il n’y a pas de tu.
Sacrée partie.
Et si toi tu me tues, il n’y a plus de jeu.
Fin d’la partie.
©CD

18 févr. 2017

Comme une délivrance.


Elle se brosserait les dents après. L’envie qui la tenaillait depuis des années se faisait dans l’instant bien plus pressante que celle d’une vessie pleine à ras bord. Il lui fallait urgemment pissoter le début de son testament.
Sur la table de sa cuisine, frénétique, sa plume s’agita sur la première clause, la plus importante à ses yeux :
« J’exige que le jour de ma mort, tous les proches qui ont été superbement absents du temps de mon vivant le demeurent du temps de ma mort. Une mouche carnière, déléguée par mes soins auprès de mon notaire, en fera le constat le jour de mon enfouissement. »
Puis elle leva la tête et s’aperçut qu’en deux phrases, elle avait tout vidé. Cette lanternerie qui l’avait depuis si longtemps agacée comme une lancinante cystite avait fait place à un jouissif apaisement. C’est alors qu’elle prit conscience qu’elle n’avait plus rien à ajouter.
Après avoir signé et daté, elle glissa ces quelques gouttes d’encre dans une enveloppe qu’elle adressa à l’homme de loi puis se dirigea vers la salle de bain. Elle apprécia le goût mentholé de son dentifrice et cracha avec délice une rage blanche et mousseuse comme une délivrance.

©CD, Fév. 2017

16 févr. 2017

Gueules infernales



Les gueules infernales
des Chorales d'Hybris
percent comme la salpinx
la cochlée des coeurs purs

Vos ballons d'arrogance
gonflés de vanité
soufflent sur tous les fronts
des taches de fumier
en déversant la morgue
du diable que vous tétez 

Gueules savantes
Gueules de murène
Vous trompez vos disciples
en lançant des eustaches
dont les lames affûtées
tranchent des certitudes
sur un plat de louanges
que vous servez sucrées

Gueules d'esthètes
 Gueules de nains géants
Vous raillez de concert
et vos narines frétillent
à sniffer les hourras
de vos foules suiveuses

Mais loin de vos superbes,
j'ignore tout de vos fiels
et je m’en vais goûter
le suc d’une ambrine
qui teinte de son or
la trace de mes pas
sur l’allée de ma voix.


©CD

14 févr. 2017

Ce violent désir de comprendre...


Je ne suis pratiquement que doute. Je n’ai toutefois la certitude que d'une seule évidence : j'ai besoin d'écrire.
Pourtant, c'est de l'inévitable, irrévocable balcon social où je suis, que je me pose la question:
- Aurais-je besoin d'écrire si j'étais seule? Et partager avec qui si ce n’est avec les cormorans et les vagues ? et dans ce cas mes écrits vogueraient à tous vents sans autre destination qu’une stérile errance. Car écrire, c’est tenter, même dans cette absolue solitude, de vouloir toucher l’universalité en râclant les mots jusqu’à leur moelle. 
Quand j’écris, il me semble que je dépèce mes peaux pour être toutes les vôtres.
Dans l’acte d'écrire, il y a ce violent désir de comprendre et comment et pourquoi ce foutu animal que je suis, que nous sommes, déambule depuis la nuit des temps sur une boule qui plane en suspens dans l’éther.
Mais dans l’acte d'écrire, il y a aussi quelque chose d'un éternel apprentissage, d'un incessant échange, d’un va et vient entre le dedans et le dehors, qui non seulement abreuve mais aussi pose un sens.
Alors oui, si j'étais seule j'écrirais sûrement mais juste comme quand on fait des ricochets dans l'eau pour passer le temps et mes écrits ne seraient que coquilles vides.
Ecrire ça n'est pas être seul, c'est être multiple tout en n'étant qu'un.

©CD, Fév. 2017

13 févr. 2017

Kissland




C'est un Mercremanche, jour de pot-au-feu, que j'ai pris ma décision. Longtemps je l'avais gravée sur ma pierre, mais longtemps, je ne l'avais pas décidé. C'est le fumet des carottes et du poireau qui a sans doute poussé l'escampolette à l'extérieur de moi. Ces fumeuses odorantes volutes se sont glissées en douce de mes narines à mes esgourdes, et sont venues tacler mon humeur de ce gras matin de Mercremanche. J'ai entendu : Pars! Je suis partie. Donc.

J'ai pris mon short, mon calame, un tonneau de vin et une casquette de capitaine. Sur le quai de mes brumes, j'ai acheté un bateau, hissé ses voiles, chatouillé sa brigantine, escaladé le mat de misaine, mais rien, rien n'a même gigoté sous la houle. L'embarcation ne bougeait pas d'une vague. Peine perdue en effet, on ne m'avait pas précisé qu'il s'agissait d'un navire à air comprimé. Je dus donc louer les services d'une centaine d'accordéonistes pour faire le plein d'air.

Heureuse, je quittais enfin le port, laissant sans regret derrière moi, le pot-au- feu qui s'en réjouit, car il aimait le feu... mais ça, je le sus bien plus tard.

J'ai vogué pendant des lunes et des lunes, laissant l'air se décomprimer librement. Mais les poings du ciel, rouges comme un babybel, poussaient, je le sentais bien, ma coquille de moi vers un unique point que je ne parvenais pas encore à définir. Bientôt, des côtes lardées de terre m'apparurent et je reconnus, à ma grande joie, Casablanca la brune. Je freinais de justesse et tricotais tant bien que mal un créneau pour caler mon engin. Puis je sautais, allègre sur le quai, et enroulais mon bout de cordage autour de la bite d'amarrage qui frémit sous la corde. J'aperçus à deux pas, le Rick's café. C'était là. Là, que mon matin de Mercremanche m'avait guidée.

J'entrais. J'y bus un whisky, non, trois, oui, trois, parce que l'air que jouait et fredonnait ce type bancal sur un vieux piano droit, là-bas, au fond de la salle, se mit à bouleverser mon ventre... ça me soufflait dedans, du gris, du doux, du feutre comme sur la tête d'un Bogey vertueux.. Ça me fit amoureuse aussi, d'un coup, d'un seul, mais de personne, de l'amour, juste. C'est ça qui a fait que les paroles de cette chanson ont commencé à clapoter dans mon verre :

"You must remember this
A kiss is just a kiss,
a sigh is just a sigh.
The fundamental things apply
As time goes by...."

J'ai passé le reste de la nuit à vider la bouteille et a mangé cet air-là. Au petit matin, je me suis réveillée sur le zinc, la tête collée au bar et la main droite serrant encore mon verre vide. Rick, le patron m'a offert un café, une cigarette et un baiser fougueux. j'ai tout accepté sans broncher. Après je suis partie en titubant vers les quais et je me suis assise sur un tonneau. J'y suis restée des heures. Vers midi, un marin est venu me dévisager. Je me suis sentie nue, alors, je lui ai piqué sa veste. Il n'a pas réagi, a toussé, puis m'a dit: "Rick te cherche partout! "... ça m'a plu qu'il me cherche. J'ai rendu sa veste au marin, lui ai tapé un sourire sur l'épaule et suis partie en direction de mon rafiot. J'avais d'autres amours à rêver, ailleurs.

As time goes by... même un matin de Mercremanche qui sentait bon le pot-au-feu.

©CD, in « Tess et Raoul précédé de Breuilles, à commander dans toutes les librairies
(distribution Générale Librest) ou sur le site des Editions Le Bateau Ivre